Highlights de l’exposition How to reappear : through the quiverring leaves of independent publishing (Beirut Art Center).



© Bouchra Khalili, The typographer, 16mm film, 2019

À travers un panel d’éditions ne disposant, pour la plupart, pas d'un identifiant ISBN (International Standard Book Number), l’exposition aborde les relations de pouvoir et d’influence entre, d'une part, une industrie littéraire et éditoriale dominante et, d'une autre, une culture “sub”, amateure, expérimentale, minimales ou dans l'excès, souvent dé-coloniale et anti-capitaliste. Leurs dénominateurs communs : leur marginalité, leur transgression et leur indépendance vis-à-vis du marché officiel.



L'exposition s'ouvre sur une sélections de livres parus dans les éditions Post-Apollo Press : une maison d'édition fondée en 1982 en Californie par l'artiste libanaise Simone Fattal — très célèbre dans la région et en Amérique, où elle mena une carrière de sculptrice. Spécialement dédiée à la poésie, la littérature expérimentale et aux traductions, Post Apollo Press, jusqu'alors inconnue par les libanais, se dévoile ici dans une mise en scène où les publications jouxtent des documents et autres archives d'époques, parmi lesquels des correspondances et des croquis de Mme Fattal pour certaines couvertures. 

Dans la salle de droite, les spectateurs sont appelés par l'immense cimaise haute en couleur, accueillant des affiches et des numéros des deux revues d'art arabes que sont Soufles (basée au Maroc) et Intégral. L'installation est signée Zamann Books & Curating et entend rendre hommage au designeur graphique marocain Mohamed Melehi, fondateur des revues exposées.



Les revues d'art et autres journaux critiques sont les principaux objets d'études dans l’installation Seismography of Struggle — Towards a global history of critical and cultural journals
Dans cette black-box, les quelques 59 vidéos-projections font l'inventaire de journaux critiques non-européens, publiés entre à la fin du XVIIIème siècle et la chute du mur de Berlin, tandis qu'une mini-bibliothèque, disposée à l'entrée, invite à consulter des livres critiques, appréhendant la revue d'art en tant qu'objet culturel et pratique artistique. En feuilletant l'un d'eux, je fus ravi d'apprendre que l'artiste français Ben infiltra la revue Reg'Art, avec une version dérivée et non dénuée d'humour, connue sous le nom de Gép'Art. Une reproduction d'un encadré dans le n°2 du Reg'Art paru en 1977  montre une liste écrite par Ben : sorte de recette pour la conception du prochain numéro de la revue. Sur la page de gauche, une autre liste (cette fois-ci sous forme de contrat dactylogrpahié) stipulant, entre autre, que "Gep'Art ne se prend pas au sérieux, parce qu'il n'est pas sérieux".
Je me dirigeais ensuite vers Streetschool (Protoype), une pré-sculpture sociale réalisée en collaboration et dont le projet fut dirigé par l'artiste Raaft Majzoub. Cette install' conjugue une série d'objets hétéroclites, récupérés dans les décharges et les dépôts clandestins le long des routes. Ici, des volets en bois sont assemblés entre eux, de manière à construire des gradins. Là, un banc recouvert d'une bâche imprimée ayant jadis servi à une pizzeria, et dont l'encre s'est effacée à coups de sur-ex' au soleil. Puis, ce sont des fragments de dalles de carrelage, coulés dans du béton, des demi-pneus alignées en arc de cercle, un vestige de colonne corinthienne,... Tout ces objets familiers renvoient à un imaginaire commun et, entre eux, forment cet espace semblable, il est vrai, à une arène.
Trop imprudent.e serait celui/celle qui serait amené.e à considérer l'œuvre comme hors-sujet, car ne correspondant ou n'abordant pas le format-livre imprimé. Le titre et le cartel sont éclairants à ce propos et justifient l’œuvre. Pour Majzoub, l’œuvre qui nous est donnée à voir est une "proposition" et une "publication" d'un prototype (comme indiqué entre parenthèses).



Le concept de publication est à interpréter dans son sens large, c'est-à-dire en tant qu'action de dévoiler quelque chose, de la rendre publique. Ce que l’artiste rend public, ici, c'est une première version — celle prototypique — d'un dispositif sensé fonctionner dans l'espace urbain : une "école de la rue", basée sur "l'apprentissage mutuel". 
Dans l'espace institutionnel du white cube, l'œuvre ne peut que nous dé-familiariser de ces objets-rébus et stimuler notre imagination, quant aux potentielles modalités d'activation du dispositif.
Depuis le balcon de la mezzanine, un écran diffuse une vidéo documentant la réalisation de l'œuvre, notamment les expéditions en voitures pour récupérer les différents matériaux. Sa situation en hauteur (la télé surplombe l'arène) et son autonomie en tant que pièce indépendante (celle-ci porte un titre différent de celui de l'installation du bas), peut porter à confusion, d'abord sur le lien de parenté entre les deux œuvres mais, aussi, quant à la valeur accordée par l'artiste aux deux pièces. Est-ce que les interractions sociales et émotionelles prennent le dessus sur l’objet fini, réifié, institutionnalisé ? C’est ce que semble affirmer l’emplacement symbolique et hiérarchique de l’écran plat dans la scéno’.

Restons, encore un court instant, dans le champs de l'esthétique relationnelle pour aborder la bibliothèque monumentale intitulée NO ISBN (Arabic version), conçue par l'artiste Bernhard Cella (Autriche). Comme point de départ : un open-call régional, lancé par Cella qui, comme pour la première version, pensa à un univers architectural, un display approprié, en vue d'accueillir les divers livres-candidats. 


Construit à l’aide de panneaux de bois peints en bleu-clair, le display prend la forme d'un tracé de courbe croissante qui pourrait peut-être signifier l'augmentation du nombre de publications indépendantes et autonomes dans les pays arabes. 
Partant du sol, la courbe traverse et coupe la salle pour rejoindre le mur d’en face, dynamisant ainsi la scénographie.
La bibli' réunit une centaine de bouquins (quelques uns sont en arabes, la majorité en anglais), plus un grand format se démarquant des autres, car il s'agit du statement de l'artiste, prenant la forme d'une interview avec Léo Findleisen. On y apprend, entre-autre, que l'approche conceptuelle et curatoriale de Cella (dont la profession officielle est, rappelons-le, conservateur de musée) remonte il y a un bout de temps et qu'il fut l'élève de Franz Erhard Walther à Hambourg.

Une autre très belle pièce du même artiste (Les Manquants, 2012) occupe la quasi-entièreté du mur de droite et consiste en un patchwork de tapisseries, tissés d'après des photographies de couvertures de livres ayant été volés ou égarés lors des 'Salons' organisés par l’artiste. Outre leur aspect “bel-objet”, leur intélligence réside dans leur capacité à évoquer en même temps les trois disciplines que sont l’imprimerie, la photo’ et le tissage. De plus, la pièce illustre (quasi au pied de la lettre) la théorie de Roland Barthes selon laquelle un livre et son contenu n'auraient, non pas, une signification précise et défnie par l'auteur.e, mais bien une constellation, un “tissu” de significations. Lors de sa lecture, le/la lecteur.rice crée.e sa propre interprétation et, dès lors, devient il/elle, aussi, auteur.e.




Enfin, pour les amateur.e.s de fanzines, la plateforme ZIGG avait son petit stand où étaient réunis, entre autre, Seeing plants in Google Maps : recueil de captures d'écran de fenêtre Google Street View, répertoriant différentes plantes décorant des bureaux et des salles d'attentes visibles grâce au service en ligne de Google. La démarche conceptuelle de s'imposer une contrainte, en vue d'une œuvre plastique rappelle l'art sans talent de DADA, des situationnistes et l'OuLiPo.


Un autre fanzine retint mon attention. Il s'agit d'une sorte de journal format A5, où chaque jour correspondait à un photomontage numérique, fait à partir de ces images très à la mode aux débuts d'internet, et qui devaient ponctuer d'une touche d'amour et de gaieté les premiers e-mails. Le côté cheap des montages originaux est accentué par la superposition et l'accumulation de selfies d'un jeune homme aux regards tantôt tristes, tantôt benêts, parfois affublé d'une paire de lunette de soleil, ou coiffé de deux couettes. En s'appropriant ses images stéréotypées — et un brin bisounours —, l'internet-kid-artist y exprime ses propres émotions d'une manière sensible. On y retrouve le ton ironique et absurde de la culture internet, le désenchantement face à un monde "offline" extérieur n'ayant, parfois, aucun sens. Les deux fanzines sont typiques "post-internet", dans ce sens qu'ils ont été créés à partir de matériaux visuels trouvés sur internet. Coups de cœur, donc!

Xavier Duffaut, 15/9/19