Ultra-conceptualisme & A-politique

Quelles sont ces longues structures cylindriques, allongées au sol et recouvertes d'une moquette beige ? Evoqueraient-elles les cadavres des victimes du néo-libéralisme dont nous, hyper-consommateurs modernes, alimentons la machine infernale ? Qui peut bien être ce "Bachar", dont le nom a été gravé à la surface de cette stèle funéraire en granit rose ? Réfèrerait-il au président Syrien, dont l'artiste anticipe, voire exige la mort ? Et quel sens donner à cette paire de chaussures flambant-neuves, à ras-bord remplies de sel (dans la gauche) et de sucre (dans la droite) ? Auraient-elles à voir avec les mouvements migratoires vers un Occident fantasmé et plein de promesses ?



Quiconque n'étant pas familier avec le travail de Charbel Boutros serait en droit de tisser des liens entre son exposition, intitulée The Distance between Your Eyes and the Sun (visible jusqu'au 18 Janvier 2020 au Beirut Art Center) et le contexte actuel de crise socio-politique et économique global... à condition que celui/celle-ci n'aie pris la peine de s'informer de quoi, au juste, traitait l'exposition. Car la brochure et les guides proposent un discours complètement autre: on y apprend que les cylindres en béton représentent, en fait, les fondateurs de l'institution, que Bachar est le nom du premier visiteur de l'expo... Pour les chaussures: mystère et boule de gomme. 

Parsemée de charades énigmatiques et de dispositifs performatifs sensés
« moduler » et « conditionner les flux d’énergies » à l'intérieur de cette exposition-organisme, l'installation traite davantage du "monde de l'art", et des différents agents qui la constituent, que des thématiques  mentionnées plus haut.



Un 'catwalk' en panneaux gris et uniquement réservé aux membres de l'équipe du BAC longe l'entièreté des murs de la pièce; un bandeau de voyage pour les yeux, pendu au plafond et de cire scellé, contient les beaux rêves de l'artiste; une vidéo diffusée sur un laptop nous donne à voir les mains d'une femme tapotant sur le même ordinateur portable: il s'agit d'un re-enactment du premier échange d'e-mail entre l'artiste et sa compagne (mais ça, personne ne le sait. Sans cette clef de lecture, la pièce nous apparaît comme tautologique: du Conceptual Art 2.0).





Si la "première entrée" importe tant pour Boutros, c'est parce que celle-ci représente pour lui une charge émotionnelle forte, parfois absurde, souvent surréelle. Et quand bien même certaines pièces—la vidéo y compris—peuvent paraître nostalgiques, l'artiste y  préfère le sentiment de la "mélancolie": un sentiment qu'il qualifie comme "fondamental dans la construction d'une œuvre d’art".

Quant à la récurrence d'éléments naturels dans l'exposition, elle s'explique par un désir de la part de l'artiste d'"alliance politique" entre l'homme et son environnement: d'où la co-existence d'objets ready-mades hi-tech', de plantes, de dunes de sables, etc. Le soleil et son image font aussi partie du tableau vivant.

L'artiste se dévoile avec
pudeur dans son intimité, pour apparaître comme étant, tour-à-tour aventureux (le vélo), romantique (l'e-mail, la nature,...) et spirituel. Mais à bien y réfléchir, des pièces comme le catwalk, la pierre tombale et la vidéo suggèrent plutôt une instrumentalisation de l'Autre à ses propres fin, ce qui lui donne plutôt l’image d’un artiste paternaliste et autoritaire.

Et, au delà de l'élégance séductrice des displays, l'exposition tourne vite à cours et à vide. Elle se prétend organisme vivant, visant la symbiose entre l'Homme et son environnement, voire une éventuelle égalité sociale. Or l'Homme, ici, n'est autre qu'une classe sociale privilégiée, excluant les autres. C'est comme si l'artiste avait suivi la recette pour faire une « bonne » expo' d'art contemporain, en conjuguant esthétique minimaliste et démarche conceptuelle pour traiter de sujets à la mode comme l'anthropocène, ou la critique institutionnelle (qui n'est, d'ailleurs, plus tellement à la mode).  



Outre les quelques réflexions socio-politiques (superficielles et/ou accidentelles) et les rêveries que peut entraîner The Distance Between the Sun and Your Eyes, l'exposition est si désintéressée du contexte extérieur à l'art contemporain qu'elle se réduit elle-même à un spectacle, à un produit de luxe de plus sur le marché de l'art globalisé (la même installation, à quelques différences près, est prévue d'être exposée au SMAK à Ghent, pour Février 2020).

29 Décembre 2019